Un affrontement médiatique sous l’œil de la commission d’enquête parlementaire
La rivalité entre France Télévisions et Canal Plus ne date pas d’hier. Mais cette concurrence prend une tournure inédite. À l’approche des auditions de la commission d’enquête parlementaire, les deux groupes audiovisuels multiplient les offensives et veulent convaincre l’opinion publique.
Pour preuve, les deux entités préparent respectivement une enquête sur leur concurrent. « Complément d’enquête » devrait bientôt diffuser un 52 minutes consacré à la chaîne « Cnews » tandis que Cnews répondra peu après en réadaptant et diffusant une nouvelle version du documentaire réalisé en 2023 par Jacques Cardoze, ancien présentateur de Complément d’enquête. La chaîne d’information du groupe Canal Plus devrait diffuser cette enquête sur les orientations militantes de France télévisions quelques jours seulement après celle de France 2.
Contexte : la commission d’enquête, catalyseur de tensions
Le projet de résolution tendant à la création de cette commission d’enquête a été jugée recevable en octobre 2025. Il vise à examiner le fonctionnement, la neutralité et le financement du secteur audiovisuel public. L’annonce de cette initiative a ravivé les tensions entre France Télévisions, principal acteur du service public, et Canal Plus, chaîne privée historique du paysage français.
Chacune y voit l’occasion de défendre ses intérêts, mais aussi de décrédibiliser son adversaire auprès des décideurs et du public. Éric Ciotti avait annoncé vouloir demander la création de cette commission à la suite de la diffusion d’extraits d’une conversation, captée à leur insu, entre deux journalistes, Thomas Legrand et Patrick Cohen et deux responsables du Parti socialiste Pierre Jouvet et Luc Broussy. Conversation au cours de laquelle Legrand se vantait de pouvoir « décrédibiliser » la candidature de Rachida Dati à la mairie de Paris ou encore de pouvoir faire monter le vote en faveur de Raphaël Glucksman grâce à ses futures prises de position à l’antenne de France Inter. La vidéo a fait scandale et Thomas Legrand a été suspendu d’antenne quelques jours avant de reprendre son rôle d’éditorialiste à l’antenne. Aucune sanction n’a été prise contre Patrick Cohen.
Les armes de la guerre informationnelle
Dans cette bataille, France Télévisions prétend être le dépositaire de l’indépendance et de la mission de service public. Une position de plus en plus contestée. Les reportages et débats proposés dans certaines émissions sont régulièrement décriés, c’est le cas de la soirée info du jeudi soir et de l’émission de débat de deuxième partie de soirée : « C’est ce soir » tous les jours sur France 5.
Pour tenter de faire face et de contrer les attaques, le groupe a déjà laissé entendre qu’il pourrait bientôt tenir compte et rendre public les appartenances supposées des experts des débats. Sur France Info, une émission est désormais animée par une ancienne journaliste de Cnews. Claire-Elisabeth Beaufort invite systématiquement des anciens chroniqueurs de CNews, comme Nathan Devers ou Paul Melun et aborde plus fréquemment le thème du « Grand Remplacement » cher au parti d’extrême droite de Éric Zemmour.
De son côté, Canal Plus n’hésite pas à mettre en avant sa liberté de ton et sa proximité avec son audience puisqu’elle fait désormais la course en tête et creuse même son écart avec celle qui fut leader pendant de longues années à savoir BFMTV.
Sur les réseaux sociaux, la guerre fait également rage. Les deux groupes mobilisent leurs influenceurs, journalistes et animateurs pour relayer des messages en leur faveur et tacler l’adversaire. Hashtags, vidéos virales, analyses à chaud : la bataille pour capter l’attention et orienter l’opinion bat son plein. Les fuites savamment orchestrées, les révélations sur la gouvernance ou les audiences des chaînes alimentent le débat, parfois au détriment de la nuance.
Les sorties de Jacques Cardoze sur la télé publique désormais « validées »
On se souvient des interventions fracassantes de l’ancien présentateur de « Complément d’enquête » sur Cnews et C8 à propos du penchant naturel de la rédaction de France Télévisions vers les opinions de gauche. Cardoze qui se voyait comme lanceur d’alerte, obtient gain de cause deux ans plus tard. Aujourd’hui voilà que le parlement abonde en son sens rien qu’en posant la question de l’épineux sujet de la neutralité.
Delphine Ernotte, qui rappelons-le n’est pas journaliste, mais ancienne dirigeante d’Orange, a d’ailleurs expliqué qu’il était selon elle impossible de garantir la neutralité totale… on fait mieux comme défense à quelques semaines du début des auditions, un contexte que Jacques Cardoze observe de près.
Pour tenter d’affaiblir ses adversaires, la présidente de France télé annonce organiser un dîner (au frais du contribuable) avec des parlementaires au cours duquel elle entend défendre son bilan. Pourtant si l’on en croit le récent rapport de la cour des comptes, celui-ci est loin d’être satisfaisant. Les magistrats de la rue Cambon, ayant sévèrement critiqué la gestion du groupe, le mode de gouvernance et les choix budgétaires d’une maison qui perçoit un peu plus de 4 milliards d’euros par an et en engloutit presque la moitié en frais fixes.
Canal Plus, quant à elle, adopte une posture enfin offensive. Par le biais de tribunes, le groupe met en avant sa résilience face à la concurrence des plateformes américaines et son rôle de soutien à la création française indépendante. Elle cherche ainsi à se distinguer comme alternative dynamique et moderne, tout en dénonçant ce qu’elle considère comme une distorsion de concurrence due au financement public de France Télévisions.
Plus que jamais, l’information devient un enjeu de pouvoir, où chaque mot, chaque image compte. À l’heure où la confiance dans les médias vacille, l’issue de cette guerre informationnelle sera déterminante pour l’avenir du paysage audiovisuel français à moins de deux ans d’élection présidentielle…