L’émancipation, un moteur pour réinventer l’éducation

janvier 28, 2025

Si elle souvent perçue comme un socle immuable, l’éducation est aujourd’hui remise en question, repensée par des penseurs et pédagogues pour le moins audacieux. Parmi eux, Raymond Millot invite à considérer l’émancipation comme une clé de voûte pour transformer un système qui, malgré ses ambitions, tend à enfermer plus qu’à libérer. Loin des dogmes habituels, cet article explore les concepts, les obstacles et les pistes pour réinventer une école où liberté et apprentissage marchent main dans la main.

L’alliance nécessaire de l’éducation et de l’émancipation

D’abord, qu’est-ce que l’émancipation ? Selon le dictionnaire Robert, l’émancipation est « l’action de s’affranchir d’une autorité, de servitudes ou de préjugés ». Karl Marx pousse cette définition un peu plus loin, en parlant de la suppression de toutes les aliénations. Mais comment cela se traduit-il dans le domaine de l’éducation ? Pour Raymond Millot, l’émancipation n’est pas un objectif stricto sensu, mais une dynamique permanente qui commence dès la petite enfance.

Les défenseurs de l’école républicaine, héritiers de Jules Ferry, ont longtemps soutenu que la transmission des savoirs était l’outil principal de libération. Or, les faits démontrent que ce modèle atteint rapidement ses limites. Un exemple ? Malgré une étude approfondie de la Shoah dans les écoles françaises (CM2, 3e et terminale), l’antisémitisme reste malheureusement d’actualité, une dissonance qui interroge l’efficacité d’un enseignement trop formaté, où les élèves sont parfois déconnectés des enjeux réels.

Les écueils d’une transmission rigide

Pour comprendre ce décalage, il faut analyser le système éducatif tel qu’il fonctionne aujourd’hui. A l’école primaire, l’enfant arrive souvent avec une curiosité naturelle et un désir d’apprendre. Mais très vite, ces élans sont freinés par une organisation rigide où évaluations, sanctions et programmes prédéfinis prennent le dessus. Résultat ? Une transformation insidieuse de l’élève en « prolétaire » du savoir, soumis à des consignes qu’il ne comprend pas toujours.

Raymond Millot évoque ici un parallèle saisissant avec la révolution industrielle : tout comme le travailleur aliéné perdait le contrôle sur son activité, l’élève perd sa capacité à s’auto-construire. Pourtant, certaines pédagogies alternatives – comme les projets collaboratifs ou les « chefs-d’œuvre » pédagogiques – montrent qu’il est possible de redonner à l’élève son statut de « travailleur » engagé, acteur de son propre apprentissage.

Une école pour éveiller, pas formater !

Pour que l’émancipation devienne une réalité, il faudra revoir nos priorités éducatives… Dès la maternelle, les enfants doivent être encouragés à penser par eux-mêmes. Cela implique une approche différente, où la méthode scientifique et la démocratie participative occupent une place centrale. Concrètement, il s’agit de les impliquer activement dans des discussions, des projets et des prises de décision adaptées à leur âge.

Freinet avait d’ailleurs anticipé cette idée avec son « conseil de coopérative ». Mais attention, avertit M. Millot : ces pratiques risquent de devenir purement formelles si elles ne s’accompagnent pas d’un réel changement de paradigme. L’objectif ? Passer d’un modèle où l’on « apprend pour penser » à un système où l’on « pense pour apprendre ». Un vrai défi en terme de sciences sociales qui ne serait pas inintéressant non plus de relier avec des outils fournis par d’autres disciplines comme la psychanalyse par exemple.

lire et ecrire des fondamentaux necessaires

Lire et écrire, des outils au service de l’émancipation

Les fameux « fondamentaux » – lire, écrire, compter – ne doivent pas être envisagés comme des finalités en soi, mais comme des moyens d’accès à une pensée libre et critique. A ce titre, l’apprentissage de la lecture offre une excellente illustration. Plutôt que de s’en tenir à des méthodes mécaniques, il faudrait privilégier une approche fonctionnelle, où l’enfant découvre le plaisir de lire en contexte, entouré de livres et de lecteurs passionnés.

L’Association Française pour la Lecture (AFL) avait déjà ouvert cette voie en insistant sur l’importance d’un apprentissage immersif. De la même manière, les mathématiques pourraient être enseignées comme un jeu, en exploitant des outils innovants et interactifs. Ces approches, bien que marginales, montrent qu’il est possible de concilier rigueur et créativité pour former des esprits émancipés.

Enseignants et élèves, une lutte commune contre l’aliénation

Le sujet est peu traité, mais l’émancipation n’est pas l’apanage exclusif des élèves, elle est aussi une question centrale pour les enseignants, et pour cause ! Souvent, ces derniers aspirent à un statut d’artisan, capable de transmettre son savoir avec passion et liberté. Mais le système éducatif, avec ses programmes uniformisés et ses exigences bureaucratiques, tend à les prolétariser.

Pour remédier à cela, il est indispensable de promouvoir une culture du travail en équipe, où enseignants et élèves collaborent sur des projets communs. C’est dans cette dynamique collective que réside le véritable potentiel de l’éducation : non pas une simple transmission verticale, mais un échange horizontal, enrichi par la diversité des expériences et des points de vue.

Penser l’école de demain

Au-delà des critiques, Raymond Millot propose une vision optimiste et audacieuse de l’éducation. Il invite à imaginer des dispositifs innovants, comme un Institut de l’Education et de l’Emancipation (IDEE), où les enseignants travailleraient main dans la main avec des chercheurs, des sociologues, des parents et d’autres acteurs de la société civile. Une éducation émancipatrice ne peut être l’affaire d’un seul corps de métier ; elle doit devenir un bien commun, protégé des ingérences politiques et orienté vers l’intérêt général.

Une éducation au service de la liberté

Vous l’aurez compris à ce stade, l’éducation ne peut plus se contenter de reproduire les schémas du passé. Face aux défis d’un monde en constante évolution, elle doit s’adapter, se réinventer, et surtout, mettre l’émancipation au cœur de sa mission. Sans surprise, cela passe par des changements structurels, mais aussi par une prise de conscience collective. Chose à laquelle travaille par exemple l’association LireLaSociete. Enseignants, parents, décideurs… tous ont un rôle à jouer pour transformer l’école en un véritable espace de liberté et de création.

Comme le dit si bien Raymond Millot, « penser pour apprendre et non apprendre pour penser ». Voilà le défi de notre époque. Et si on osait enfin le relever ?